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La sécurité alimentaire eu vingt et unième siècle

L’introduction des engrais chimiques et l’amélioration génétique scientifique des espèces cultivées au dernier quart du 19ème siècle annonçaient la possibilité de dépasser la limite malthusienne qui prédisait que l’expansion de la population mondiale finirait par être entravée par la capacité mondiale de production alimentaire. À la fin du 20ème siècle, cette promesse semblait s’être réalisée. Malgré l’expansion rapide de la population du monde, le nombre relatif de personnes souffrant de la faim avait progressivement diminué jusqu’aux environs de 840 millions.

Résultants d’un processus d’innovation local, les agro-écosystèmes comportent une forte spécificité locale. Photos : Thomas Bernet, Arno Maatman
Résultants d’un processus d’innovation local, les agro-écosystèmes comportent une forte spécificité locale. Photos : Thomas Bernet, Arno Maatman
Malgré l’ampleur des problèmes nutritionnels du monde, l’analyse de l’insécurité alimentaire a indiqué non pas tant des déficits au niveau de la capacité de production, mais plutôt des difficultés profondes que connaissent certaines populations pour accéder à une nourriture suffisante et un régime alimentaire adéquat. Cette situation a cependant changé brusquement au début du 21ème siècle.

À peine trois ans avant la date butoir de 2015 établie par la FAO pour réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées dans le monde, le spectre d’une faim endémique est revenu hanter le monde avec la résurgence de problèmes liés à la production alimentaire.

Non seulement la réduction promise n’a pas eu lieu, mais le nombre absolu de personnes sous-alimentées a augmenté de plus d’un milliard. Cette situation se révèle être encore plus alarmante si l’on considère que la production alimentaire devra augmenter de 100 % au milieu du 21ème siècle lorsque la population mondiale se stabilisera entre 9 et 10 milliards d’habitants selon les prévisions.

Les racines de la crise de la production alimentaire

L’agroécologie peut simultanément augmenter la productivité agricole, la sécurité alimentaire et les revenus et limiter l’érosion génétique causée par l’agriculture industrielle. Photos: Sofia Naranjo, Salibo Some, Kodjo Kondo/IFDC
L’agroécologie peut simultanément augmenter la productivité agricole, la sécurité alimentaire et les revenus et limiter l’érosion génétique causée par l’agriculture industrielle. Photos: Sofia Naranjo, Salibo Some, Kodjo Kondo/IFDC
Le système de production modernisé qui a si bien réussi à dépasser la limite malthusienne était porteur des germes de la crise actuelle. Premièrement, il a provoqué une énorme concentration de terres entre les mains de petits nombres de producteurs capitalistes et exclu des centaines de millions de petits exploitants de l’agriculture familiale et d’ouvriers agricoles. Cependant le plus grand point de vulnérabilité de ce système découle de sa dépendance à l’égard de l’utilisation non durable de deux ressources naturelles renouvelables et non renouvelables.

Les ressources renouvelables sont en train de s’épuiser rapidement du fait de l’avancée de ce système et leur absence se fait déjà sentir. L’agriculture occupe maintenant près de 30 % de la superficie mondiale des terres avec un impact plus lourd sur les écosystèmes naturels que toute autre activité humaine. Parmi les 8,7 milliards d’hectares disponibles au niveau mondial pour la production de cultures, pâturages et forêts, 2 milliards ont été dégradés rien que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’agriculture consomme 70 % de toute l’eau utilisée dans les activités humaines. Les systèmes intensifs d’irrigation très répandus aujourd’hui dans diverses parties du monde sont en train d’épuiser les nappes aquifères.

Des estimations semblent indiquer que 75 % de la biodiversité agricole ont disparu au cours du siècle dernier: en effet, une grande partie de cette perte a eu lieu au cours des 50 dernières années avec la substitution des variétés et espèces traditionnelles par des génotypes commerciaux, développés pour une utilisation à la plus grande échelle possible afin de maximiser les profits pour les entreprises du secteur génétique. Cette réduction de la variabilité génétique rend l’agriculture plus vulnérable aux pertes causées par les insectes ravageurs et autres agents pathogènes.

De même que la forte baisse de la variabilité génétique des espèces cultivées, des changements au niveau du système agro-alimentaire ont entraîné une réduction dans le nombre total des espèces consommées. Ensemble, ce rétrécissement de la base de l’alimentation et de la variabilité génétique contribuent de façon décisive à la perte de la souveraineté alimentaire et à l’augmentation de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle.

La dégradation accélérée des ressources naturelles non renouvelables par l’agriculture conventionnelle constitue également un risque grave pour la capacité future à nourrir la population mondiale. Cette forme classique de production, ancrée dans les principes technico-scientifiques de la Révolution verte, dépend de l’utilisation intensive et systématique des combustibles fossiles et sources naturelles de phosphates et de potassium, ressources qui se raréfient sans cesse. La tendance à la hausse des prix pétroliers provoquée par l’épuisement des réserves mondiales gonfle directement les prix des aliments, ce qui reflète l’importance de cette source d’énergie dans la production d’engrais chimiques et de pesticides, ainsi que le fonctionnement des équipements agricoles et la transformation, le stockage, la réfrigération et le transport sur de longues distances des produits de l’exploitation.

Les prix des engrais ont augmenté de 5 à 7 fois entre 1999 et 2008, et, bien qu’ils soient tombés avec la récente crise économique mondiale, ils restent 3 fois plus cher qu’au début du siècle et montrent une tendance claire à la hausse. Les coûts des pesticides ont également continué de monter en flèche, tirés vers la hausse par les prix élevés du pétrole. Cependant, ces intrants contribuent également à la hausse des prix alimentaires en raison de leur inefficacité croissante à maîtriser les organismes «indésirables». Malgré l’augmentation systématique du volume de pesticides appliqués aux cultures, les taux de perte de récolte ont augmenté au cours des dernières décennies Depuis le début des années 1990, le déséquilibre n’a fait que s’aggraver, notamment en raison de la résistance croissante des ravageurs et des mauvaises herbes à l’utilisation des pesticides, suite à l’introduction de cultures transgéniques.

L’alternative agroécologique

Jardins potagers : pour renforcer la sécurité alimentaire au Sri Lanka

En raison surtout de la longue guerre civile, la sécurité alimentaire reste un défi majeur au Sri Lanka, particulièrement dans la région du Nord. En 2007, le gouvernement central a lancé une campagne appelée Api wawamu rata nagamu (“Cultivons et construisons le pays”) pour encourager l’adoption de jardins potagers comme approche testée et efficace. Au cours des deux dernières années, différents programmes ont permis de mettre sur pied plus de 300 jardins potagers dans les zones touchées par la guerre. Ces programmes ciblent principalement les ménages défavorisés parmi lesquels les pauvres en ressources, les réinstallés et les femmes chefs de famille. Au Sri Lanka, le jardinage est une pratique séculaire. Aujourd’hui, ces jardins potagers participent à l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle et aux moyens de subsistance de plusieurs façons différentes.

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Au cours des deux dernières décennies du 20ème siècle, un mouvement mondial a pris forme dans le but de défendre et de promouvoir des formes plus durables de production agricole. Cette nouvelle dynamique a été complètement décentralisée et diversifiée, se faisant désigner par une variété de noms et des concepts.

S’opposant explicitement au modèle conventionnel de développement agricole fondé sur le paradigme de la Révolution verte, le mouvement a été initialement identifié comme une «agriculture alternative». À partir des années 1990, cependant, et surtout en Amérique latine, cette dénomination vague a été remplacée par le terme “agroécologie”.

Définie comme une science qui applique des concepts et principes écologiques à la conception des écosystèmes agricoles durables, l’agroécologie insiste sur le développement et l’entretien de processus écologiques complexes capables de renforcer la fertilité des sols, ainsi que la productivité et la santé des cultures et du bétail.

Le degré de rupture d’avec les systèmes conventionnels varie considérablement au sein des initiatives pour la promotion de l’agroécologie, allant de mesures simples pour réduire ou remplacer l’utilisation d’engrais et de pesticides chimiques à la restructuration complète de la logique de l’organisation technique et économique des écosystèmes agricoles. À ses stades de développement les plus avancés, un écosystème agricole conçu en conformité avec les principes agroécologiques établira une correspondance structurelle et fonctionnelle forte avec les écosystèmes naturels dans lesquels il est ancré.

Le degré élevé de spécificité locale signifie que le développement des écosystèmes agricoles basé sur une approche agroécologique implique une forte contribution de la dynamique locale d’innovation, plutôt que de la diffusion de solutions techniques universelles sous la forme de paquets, tel que supposé dans le paradigme de la Révolution verte.

La recherche de l’efficacité agroécologique repose sur le maintien des écosystèmes agricoles avec une forte diversification des races de bétail et des cultures plantées, ce qui se réalise au moyen de combinaisons, rotations et successions culturales. La gestion de la complexité inhérente à ce type de système agricole fixe des limites sur la taille des unités de production et sur les possibilités de mécanisation des travaux agricoles. Pour cette raison, le système exige une main-d’oeuvre hautement qualifiée et souple, attentive aux questions minutieuses de gestion, ce qui signifie qu’ici, la main-d’oeuvre est inséparable de la gestion du système.

Contrairement aux systèmes conventionnels et leur dépendance vis-à-vis de l’utilisation intensive du capital et dans lesquels le travail est essentiellement mécanique et distinct du processus de gestion, la gestion agroécologique est intensive en main-d’oeuvre qualifiée. Les petites et moyennes unités familiales sont en mesure d’intégrer le travail et la gestion dans un processus indivisible, condition de base pour gérer la complexité inhérente à la pratique agroécologique.

Même si les principes agroécologiques peuvent être employés par les grands producteurs du secteur privé, le niveau d’efficacité économique et écologique de ces grandes unités de production tend à être beaucoup plus faible par rapport aux petites unités familiales. En somme : l’agriculture paysanne familiale est la base socioculturelle idéale pour la promotion de l’alternative agroécologique à grande échelle.

Potentiel de l’agroécologie à relever le défi de l’alimentation au 21ème siècle

Pólo de Borborema

Cómica con la historia de “Las semillas de la pasión: una estrategia comunitaria para conservar variedades locales en las regiones semiáridas”.Pólo (Pólo Union of Borborema) est un réseau d’organisations paysannes comprenant des syndicats, des associations et des groupes informels de plus de 16 municipalités de l’intérieur du Paraíba, État du Nord-est du Brésil. En décembre 2005, Pólo travaillait avec quelque 4.000 familles paysannes de l’intérieur du Paraíba afin d’améliorer leurs pratiques agricoles. Par un processus intensif d’expérimentation et d’échange de connaissances, de petits exploitants ont redécouvert des méthodes traditionnelles telles que l’utilisation des variétés locales de semences ; le recours à plusieurs cultures ; l’organisation de banques de semences communautaires ; le développement de vergers plantés de légumes et plantes médicinales et la mise à l’essai et l’utilisation de divers engrais et pesticides naturels. Pour éviter les pénuries alimentaires pendant la saison sèche, ils ont stocké de l’eau et (transformé) des aliments produits dans leurs exploitations.

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Cet article est paru dans le numéro 21.4 du magazine LEISA de décembre 2005. Roberval Silva, Paula Almeida, Luciano Silveira et Marilene Melo ont travaillé pour le programme du Paraiba de Assessoria e Serviços a Projetos em Agricultura Alternativa (AS-PTA) à Esperança, Paraíba, Brésil.
E-mail: asptapb@aspta.org.br

Selon une enquête menée par Jules Pretty, chercheur à l’Université de Sussex, plus de 1,4 millions d’agriculteurs à travers le monde ont adopté des approches agroécologiques. Son étude a identifié des augmentations moyennes de 100 % de la productivité de centaines de projets après l’adoption de ces principes avec des augmentations record de 400 % dans des situations plus avancées de transition agroécologique.

De même que de bons niveaux de productivité, les systèmes gérés à l’aide d’une approche agroécologique apportent une réponse positive à d’autres facteurs responsables de la crise de l’agriculture conventionnelle : ils ont un bilan énergétique positif et un taux d’épargne élevé d’énergie provenant de combustibles fossiles ; ils sont économes en eau ; ils récupèrent et conservent la fertilité du sol, sans intrants externes, tout en étant résistants aux processus d’érosion des sols ; ils fonctionnent comme des «puits de carbone» et n’émettent que peu ou pas de gaz à effet de serre ; ils sont fonctionnellement intégrés à la végétation naturelle, fournissant une plus grande stabilité aux microclimats locaux et ils sont exempts de contamination chimique causée par des pesticides et engrais solubles chimiques, ainsi que la pollution génétique provoquée par les OGM.

Dans leur ensemble, ces effets positifs indiquent que la promotion de l’agroécologie est une stratégie cohérente de fournir une réponse globale à la crise structurelle du modèle de l’agriculture conventionnelle, à commencer par le défi de nourrir une population mondiale en expansion dans des conditions adéquates et durables. En effet, ce potentiel a été confirmé par l’Évaluation internationale des sciences et technologies agricoles pour le développement (IASSTD), une initiative financée par des entités liées à l’Organisation des Nations Unies, qui a combiné les efforts d’un groupe de 400 chercheurs de divers domaines de connaissance sur une période de trois ans dans les pays de chaque continent (IASSTD 2009). Plus explicitement encore, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit humain à l’alimentation a publié une déclaration en 2010 dans laquelle il soutient que l’agroécologie peut simultanément accroître la productivité agricole et la sécurité alimentaire, améliorer le revenu des petits agriculteurs et contenir la tendance à l’érosion génétique causée par l’agriculture industrielle (De Schutter 2010).

Un défi politique

Le principal défi à l’adoption généralisée de l’approche agroécologique n’est pas technique mais politique. Il implique la nécessité de surmonter la puissance politique, économique et idéologique des secteurs agro-alimentaires qui sont les moteurs de l’expansion continue du modèle d’agriculture industrielle. Parmi les autres effets négatifs, la dynamique expansionniste du modèle agro-industriel a été le principal facteur responsable de la disparition de la petite agriculture familiale dans le monde.

Cette disparition ne signifie pas seulement moins d’unités de production familiales capables de se tourner vers la transition agroécologique, elle implique aussi la perte de la culture des populations et communautés rurales traditionnelles, un élément essentiel à la construction de connaissances agroécologiques adaptées à la plus grande variété de contextes socio-environnementaux.

La crise engendrée par le caractère non durable de l’agriculture mondialisée fondée sur des monocultures industrialisées a été masquée par la hausse constante des subventions publiques en faveur de l’agro-industrie. Cependant l’accentuation permanente de cette crise, avec la diminution continue des ressources naturelles et l’augmentation de la demande mondiale en produits alimentaires, est un fait inéluctable que plus personne ne conteste. Dans le cadre du prochain Sommet de Rio +20, les mesures concrètes à prendre pour éviter à l’humanité la menace dans un futur proche de ce scénario fort nébuleux.

Dans la pratique, la question est de savoir : comment pouvons-nous identifier les conditions nécessaires à l’agroécologie pour remplacer le modèle de l’agroindustrie ? Une évaluation menée aux États-Unis a révélé que 40 millions d’unités de production seraient nécessaires pour que la production agro-industrielle américaine soit remplacée par l’agriculture familiale si l’on se base sur des approches agroécologiques. Dans la mesure où le nombre actuel des unités agricoles aux États-Unis ne dépasse guère 2 millions, cette différence devrait être comblée par les «nouveaux paysans». Les problèmes d’intégration de ces nouveaux contingents de la population dans l’activité agricole rendraient cette transition très difficile et douloureuse pour la société américaine.

En dépit de son caractère radical, cette proposition n’est pas déraisonnable. L’histoire a déjà vu l’exemple de Cuba, un pays contraint de créer une nouvelle classe de paysans après l’arrêt brusque de la fourniture d’intrants et d’énergie partiellement subventionnés par l’Union soviétique et les pays d’Europe de l’Est. Les premières difficultés auxquelles ont été confrontés les néo-paysans cubains dans l’apprentissage des principes et pratiques de l’agroécologie ont été en partie responsables de la baisse de l’efficacité du système national de production alimentaire pendant quelques années et le déficit de l’offre qui s’en est suivi : des conséquences sociales plus graves n’ont pu être évitées que grâce à la capacité du gouvernement à distribuer la nourriture disponible à l’ensemble de la population.

L’expérience cubaine a sonné une alerte planétaire sur l’énormité des défis auxquels l’humanité dans son ensemble est confrontée. Dans de nombreux pays, il existe encore des paysans agriculteurs disposant de connaissances essentielles au développement de l’agroécologie, dès lors qu’ils ont l’appui de politiques publiques adéquates. Mais dans de nombreuses régions, des politiques doivent être adoptées d’urgence pour protéger ou rétablir l’agriculture paysanne à travers des réformes agraires et des mesures qui garantissent les droits territoriaux.

Plus tôt ces mesures seront mises en oeuvre pour promouvoir des systèmes agroalimentaires développées autour de l’agriculture paysanne basée sur l’agroécologie, moins douloureuse sera la transition d’une économie basée sur l’énergie à base de combustibles fossiles à une économie effectivement durable.

Jean Marc Von der Weid

Jean Marc Von der Weid travaille en qualité de Coordonnateur du Programme AS-PTA de politiques publiques.
E-mail: jean@aspta.org.br

Références

DE SCHUTTER O (2010) Rapport présenté par le Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation. Assemblée générale des Nations. Seizième session du Conseil des droits de l’homme, Point 3 de l’Ordre du jour A/HRC/16/49

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