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Le métabolisme agricole comme outil

Written by Paulo Petersen

Manuel Gonzalez de Molina Navarro est titulaire d’un doctorat en histoire et est professeur au Département d’histoire contemporaine à l’Université Pablo de Olavide (Séville) où il dirige le Laboratory of Agroecosystems History (Laboratoire de l’histoire des écosystèmes agricoles) dans lequel historiens, écologistes, économistes et agronomes développent leurs recherches avec une orientation transdisciplinaire. Dans la présente interview, il présente les possibilités de l’utilisation de la perspective conceptuelle et méthodologique du métabolisme social pour le développement de systèmes alimentaires plus durables.

Manuel Gonzalez de Molina Navarro
Manuel Gonzalez de Molina Navarro
En collaboration avec Victor Manuel Toledo, chercheur à l’Université autonome du Mexique, M. Gonzalez de Molina a récemment publié “Metabolisms, nature and history: Towards a theory of socio-ecological transformations, ouvrage dans lequel il présente l’approche du métabolisme social comme un excellent outil d’analyse de la relation entre l’homme et la nature.


Les études sur le métabolisme social ont gagné du terrain au cours de la dernière décennie. Quels nouveaux apports conceptuels et méthodologiques représentent-ils? De quelle façon ces études peuvent-elles s’avérer utiles pour la conception de sociétés plus viables?

L’énoncé théorique et méthodologique du métabolisme social comble une lacune importante. Nous avions besoin d’un outil conceptuel commun aux différentes disciplines dont l’objet est l’étude de l’environnement. De la même manière que les « disciplines hybrides » sont apparues suite au mariage entre différentes sciences, comme le cas de l’agro-écologie, la proposition du métabolisme social constitue également une théorie hybride entre les sciences sociales et naturelles, notamment l’écologie, l’économie, l’histoire, la sociologie, la thermodynamique, etc. Pour des raisons d’économie cognitive, la transdisciplinarité exige des outils conceptuels communs afin d’aborder la complexité des interactions entre la société et la nature et de faciliter la compréhension entre les différents spécialistes.

Comment l’analyse du métabolisme agricole peut-elle s’avérer utile pour la refonte des systèmes alimentaires?

L’application du métabolisme social aux écosystèmes agricolesa donné lieu à un « métabolisme agricole », un outil extrêmement utile pour l’étude de la durabilité de l’agriculture. Ainsi, vous pouvez intégrer non seulement les aspects environnementaux et agronomiques, mais également économiques et sociaux, c’est-à-dire les mécanismes institutionnels qui facilitent ou entravent la réalisation de la durabilité. L’approche métabolique de l’agriculture permet également de distinguer les différents niveaux où l’action est nécessaire (que ce soit au niveau des cultures, de l’exploitation agricole, ou encore au niveau local, national ou mondial) pour garantir le maintien de l’objectif de durabilité avec le temps, mais surtout pour acquérir une envergure suffisamment pertinente afin de compenser la crise environnementale dans la campagne.

Par exemple, en Espagne, nous avons appliqué cette approche à la chaîne alimentaire (voir édition N° 10 de Revista de Economía Crítica: http://revistaeconomiacritica.org) et les données se sont révélé concluantes : l’agriculture n’est responsable que du tiers de l’énergie primaire utilisée dans l’alimentation des Espagnols. Les deux tiers restants sont pour les coûts de transport, la transformation, le stockage et la cuisson nécessaires pour une chaîne alimentaire avec des distances énormes entre le producteur et le consommateur. Même au sein de l’agriculture, la production d’azote de synthèse, le recours aux aliments concentrés à base de matières premières aux sources lointaines et la consommation de carburants représentent quasiment 90 % de la consommation d’énergie.

L’étude a révélé trois facteurs importants pour la conception d’un système alimentaire durable : premièrement, les habitudes alimentaires des Espagnols s’avèrent coûteuses sur le plan environnemental et elles dépassent nos ressources. Par conséquent, le premier objectif d’une proposition alternative doit consister à réduire considérablement la quantité d’énergie consommée. Deuxièmement, l’absence de durabilité est constatée non seulement dans la production alimentaire mais également dans nos habitudes de consommation, qui nécessitent l’investissement d’énormes quantités d’énergie et de matériaux. Enfin, troisièmement, pour renforcer la durabilité du système, il ne suffira pas de remplacer les intrants chimiques par les intrants biologiques. Il faut plutôt une gestion agroécologique qui ferme les cycles et utilise des sources d’énergie locales et renouvelables, si l’objectif est de réduire sensiblement le coût énergétique de l’alimentation des Espagnols.

Du point de vue du métabolisme socio-écologique, quelle analyse peut-on faire de la notion d’économie verte proposée à la Conférence Rio+20?

De nombreuses organisations internationales ont préconisé la soi-disant « économie verte » comme une tentative de répondre aux demandes sociales croissantes pour une économie plus durable. Certains Etats et de grandes entreprises ont vu dans cette « nouvelle économie » une grande opportunité commerciale. Toutefois, la mise en oeuvre de ce type d’économie ne résoudra pas la crise écologique. Cette économie verte est basée sur le remplacement, à travers le marché, des technologies sales par des technologies propres sans de profonds changements socio-économiques. Cette vision repose encore sur l’idée que la crise sera surmontée par le renforcement soutenu de l’efficacité dans l’utilisation de l’énergie et des matériaux, portée par les prix relatifs et le fonctionnement autorégulé des marchés.

Toutefois, la réduction de la consommation déjà élevée des ressources naturelles, en particulier dans les pays riches, n’apparaît pas clairement dans cette vision. Par ailleurs, déjà au XIXe siècle, Jevons nous avertissait que les acquis successifs de l’efficacité avec laquelle une ressource est employée pourraient paradoxalement conduire à une plus forte consommation de celle-ci.

Aucun développement durable n’est possible sans un changement social qui met en place un nouveau modèle économique. Cela est évident pour l’approche agro-écologique, dont la forte conception de la durabilité propose non seulement des solutions agronomiques, techniques, mais aussi des changements économiques et politiques. En effet, sans ces changements, il n’y aura aucune garantie que l’innovation technologique se développe dans le droit chemin. Par exemple, les difficultés à trouver un accord limitant l’émission de gaz à effet de serre et donc atténuant les effets du changement climatique ne constitue pas simplement un problème de volonté politique des gouvernements, c’est aussi un problème lié aux règles du jeu. Les opérateurs économiques ne disposent pas d’une réglementation et de mesures d’incitation suffisantes qui rendent viables les alternatives technologiques durables disponibles. Sans un cadre institutionnel favorable par exemple à des chaînes de distribution alimentaire courtes, disposer d’un système alimentaire durable relèvera de l’illusion. Le mode de réglementation actuel des marchés des produits alimentaires privilégie clairement les longues chaînes et une relation inéquitable entre les agriculteurs et les distributeurs alimentaires.

Comment cette approche analytique peut-elle appuyer la mise en place de mécanismes institutionnels favorables à la transition agroécologique des systèmes agro-alimentaires?

La proposition métabolique constitue également un excellent instrument politique. En touchant du doigt les points sensibles du système alimentaire, elle montre aux mouvements sociaux les principaux objectifs d’action et aux gouvernements l’orientation des politiques publiques. En fait, en intégrant les aspects physiques et biologiques aux droits sociaux et économiques, l’approche théorique et méthodologique du métabolisme social devient une base idéale pour décliner l’approche politique nécessaire à l’agro-écologie.

Pour qu’une conception institutionnelle soit favorable à la durabilité des ressources alimentaires, elle doit reposer sur une analyse aussi rigoureuse que possible de la réalité, et l’approche métabolique permet de procéder à une telle analyse. Même si la « marque de référence écologique » est un outil éducatif qui calcule, par exemple, l’impact virtuel du système alimentaire en termes écologiques, la méthodologie métabolique constitue un excellent outil de description en termes physiques de tous les processus allant de l’exploitation agricole au consommateur final. Cela nous permet d’identifier les aspects non durables du système alimentaire et les agents économiques bénéficiaires de sa configuration actuelle. Cette démarche permet de concevoir des politiques publiques rigoureuses et efficaces pour avancer dans la voie de la durabilité.

Entretien: Paulo Petersen

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